À la recherche des terroirs révélateurs de l’Altesse en Savoie

Chignin Bergeron en Terres de Savoie

Altesse, patrimoine végétal de Savoie : histoire et identité

Cépage emblématique des vins blancs de Savoie, l’Altesse — baptisée « Roussette » dans la tradition locale — a traversé les siècles tout en demeurant ancrée sur les flancs escarpés et les éboulis calcaires alpins. On retrouve sa trace dès le XIV siècle : le Duc Amédée VI de Savoie aurait offert à sa jeune épouse byzantine des plants d’Altesse arrivés du Péloponnèse, selon la chronique romancée (source : de Pierre Galet). Plus sûrement, elle s’est adaptée au fil du temps, en autarcie, sur une poignée de terroirs alpins. Sur les 2100 hectares de vignes savoyardes, l’Altesse n’en occupe guère plus de 200 (source : Interprofession des Vins de Savoie, 2023). Pourtant, son aura dépasse largement sa modeste implantation : elle incarne le raffinement minéral, la tension et la longévité des blancs savoyards.

Des terroirs rares, un cépage exigeant

Un terroir n'est jamais une simple adresse sur une carte, mais une alchimie de sols, de climats et de gestes humains. L’Altesse, avec sa peau épaisse et sa maturité tardive, réclame la patience et la lumière des après-midis automnales, ainsi que des terroirs propices à retenir le soleil. Contrairement à la Jacquère ou à la Mondeuse, l’Altesse préfère le cœur des combes abritées, où les brouillards matinaux s’effacent sous la brise descendante.

Les quatre AOP de la Roussette de Savoie : cartographie de l’excellence

Il existe quatre crus officiels — ou "communes délimitées" — de la Roussette de Savoie où l’Altesse trouve son expression la plus pure. Chacun possède ses signatures géologiques, ses microclimats et une histoire vigneronne singulière.

Frangy : la discrète élégance de la Haute-Savoie

Dans le bassin lémanique, Frangy (AOP Roussette de Savoie-Frangy) occupe un terroir de marnes et de calcaires, synclinaux tournés vers le sud, à une altitude de 400 à 550 mètres. La proximité du Rhône modère les températures, tandis que le vent du lac d’Annecy apaise les ardeurs estivales, limitant la pression des maladies. Ici, l’Altesse donne naissance à des vins ciselés, marqués par la fraîcheur et des notes de poire, d'amande verte, de zeste de citron. Les vins de Frangy frappent par leur équilibre tendu et une légère salinité en finale, évoquant parfois certains blancs ligériens.

Marestel : la verticalité du Mont du Chat

Marestel, climat prodige de Jongieux, est sans doute le cru le plus mythique, trônant sur la rive gauche du Rhône. Les vignes, perchées sur des éboulis calcaires à 370 mètres, exposées sud/sud-est, s’appuient sur des sols argilo-calcaires très maigres. Le sous-sol, riche en marnes et en oxydes de fer, imprime une touche saline et légèrement épicée rare en Savoie.

Monthoux : la minéralité des éboulis, l’ombre et la lumière

Sur le coteau boisé de Monthoux, à Saint-Jean-de-Chevelu, le climat est tempéré par la proximité du lac du Bourget. Les vignes, souvent entourées de forêts, bénéficient de rosées nocturnes, prolongeant la maturation. Le sol, drainant et graveleux, est réputé pour exacerber la minéralité de l’Altesse.

Monterminod : la vigne au-dessus des brumes

Adossé au massif de la Chartreuse et dominant Chambéry, Monterminod se distingue par des expositions Sud-Est et une hauteur (400 à 480 m) qui garantit un drainage optimal. Son terroir, mi-Schiste mi-Calcaire, force la vigne à une expression racinaire profonde.

Terroirs satellites et révélations hors AOP

Si les quatre crus historiques tracent la cartographie officielle, l’Altesse offre parfois de belles surprises hors des sentiers battus. Aux Marches, en Combe de Savoie, certaines parcelles exposées plein sud — sur schistes et argiles — livrent des vins tendus, iodés, vibrants ; à Chignin, l’expression, bien que marginale, se distingue par une rusticité typique des sols marnocalcaires. En Haute-Savoie, sur les contreforts d’Ayse, les expérimentations menées depuis les années 2010 sur des terrasses anciennes, à 600 m d’altitude, montrent une Altesse au profil cristallin, véritablement alpine.

Quand le sol dialogue avec le vigneron : vision, savoir-faire et typicité

La typicité de l’Altesse ne se limite pas à la géologie ou au climat — elle dépend aussi tout entière du regard que porte le vigneron sur son terroir. Traditionnellement, l’élevage est fait en cuve ou en foudres anciens pour préserver la tension naturelle du cépage ; néanmoins, certains choisissent les amphores ou l’usage modéré du bois, révélant des expressions nouvelles sans gommer le filigrane de l’acidité. Quelques exemples concrets :

Enfin, la question du réchauffement climatique pèse : sur les derniers millésimes (2018, 2019, 2022), les degrés naturels à la vendange dépassent fréquemment 13°, ce qui fait évoluer le style de certains crus, d’une minéralité strictement acide vers une maturité plus enveloppante (source : CIVS.)

L’Altesse, miroir fidèle de la montagne : vieillissements, garde et accords

L’un des atouts majeurs de l’Altesse réside dans son potentiel de garde, rarement exploité à son plein niveau. Les grandes bouteilles de Marestel rivalisent parfois avec les blancs du Jura ou de la Bourgogne méridionale : une oxydation maîtrisée amène des notes de noisette, de miel, parfois de curry doux et de cire d’abeille. Les verticales dégustées ces vingt dernières années montrent que l’Altesse de terroir conserve :

En gastronomie, c’est sur les poissons d’eau douce (féra, omble chevalier), fromages à pâte pressée (tomme, Abondance) ou encore les volailles rôties que l’Altesse montre sa précision et sa versatilité.

Pour aller plus loin : le futur de l’Altesse en Savoie

Le destin de l’Altesse demeure étroitement lié à celui de ses terroirs de prédilection : Jongieux, Monthoux, Monterminod et Frangy. La sensibilité climatique, l’attachement des vignerons à l’expression de leur parcelle, mais aussi l’ouverture d’esprit qui caractérise la nouvelle génération sauront-ils préserver (et amplifier) ce style si singulier, à la fois cristallin et vibrant, du cépage ? Déjà, la multiplication des micro-parcellaires, la montée en précision des élevages, l’exploration de nouveaux versants alpins témoignent d’une vivacité renouvelée. La Savoie dispose là de l’un de ses atouts les plus racés, à découvrir tant sur la jeunesse éclatante des arômes que sur la patine du temps.

Et si finalement, la typicité de l’Altesse ne tenait qu’à l’harmonie fragile entre l’ombre et la lumière de la montagne ?

Sources principales :

En savoir plus à ce sujet :