De la vigne à la légende : les multiples origines de l’Altesse
Peu de cépages savoyards suscitent autant de fascination et de débats que l’Altesse. Connu sous le nom de Roussette sur les étiquettes, il incarne la finesse et la complexité des vins blancs de montagne. Mais d’où vient-il ? Qu’est-ce qui explique sa place d’exception dans le patrimoine viticole de la Savoie ? L’exploration de ses origines oscille entre récits chevaleresques, mutations locales, routes migratoires du Moyen-Âge et éclairages récents de la science.
Aux sources du cépage : origines historiques et légendes
Le récit de la princesse chypriote : mythe fondateur ou histoire oubliée ?
Au XIX siècle, le botaniste Jules Guyot, dans ses écrits sur la viticulture française, évoque déjà l’arrivée de l’Altesse en Savoie au gré d’un mariage princier : la légende veut qu’Anne de Lusignan, princesse de Chypre, en épousant Louis de Savoie en 1432, ait apporté dans ses bagages des plants de ce fameux cépage. Il faut dire que la réputation des vins de l’île méditerranéenne, alors sous domination vénitienne, était remarquable à la cour d’Europe.
Ce récit, très populaire dans la tradition locale (voir Jean-Claude Debize, “Les Vins de Savoie”, 2000), forge le romantisme du cépage et renforce l’ancrage aristocratique de son nom d’Altesse.
- 1495 : le terme “Roussette” est attesté dans des actes notariés de la région d’Aix-les-Bains (source : archives départementales Savoie)
- 1532 : mentions de “vin d’altesse” dans les comptes du prieuré de Bellecombe
- Jusqu’au XVIII siècle, sa culture reste confinée aux coteaux les mieux exposés du Bas-Dauphiné et des alentours de Chambéry.
Pourtant, aucun document du XVe ou XVIe siècle ne vient prouver l’importation directe depuis Chypre. Les historiens actuels tendent à relativiser cette saga, soupçonnant une invention romantique du XIX siècle pour conférer une image noble au vignoble savoyard (source : Revue Géocarrefour, 1972).
Racines locales ou itinéraires transalpins ?
En parallèle, certaines études ampélographiques modernes avancent une origine plus régionale. Selon l’ampélographe Pierre Galet, la Roussette pourrait être issue d’une population d’anciens cépages alpins autochtones, “modifiée, isolée, puis sélectionnée dans les terrasses de Savoie à partir du Moyen-Âge”. D’autres théories la relient à des cépages du Val d’Aoste (Italie), où l’on trouve aujourd’hui encore des variétés nommées Prié blanc ou Blanc de Morgex, sans pour autant établir de parenté directe.
- En 1902, le “Catàlogo Ampelografico Italiano” mentionne pour la première fois une possible parenté entre l’Altesse et des variétés piémontaises.
- Des recherches dans le Jura suisse montrent quelques proximités ampelographiques, mais l’ADN ne confirme pas de lien fort (source : Institut national de la recherche agronomique, INRAE).
L’éclairage de la génétique : que disent les analyses ADN ?
Depuis les années 1990, la génétique permet d’éclairer, sinon de trancher, ces débats d’origine. L’Altesse est désormais identifiée sous le code “VIVC 263”, et son profil ADN a été largement étudié.
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L’Altesse n’est ni parent ni descendant de la Roussanne,
ce qui met fin à une confusion fréquente liée à la ressemblance des noms et certaines caractéristiques aromatiques (source : Vitis International Variety Catalogue).
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Proximité avec le cépage Mondeuse blanche : l’Altesse partage des marqueurs génétiques avec la Mondeuse blanche, une autre variété locale disparue. Aucune filiation directe mère-fille n’est avérée, mais elles pourraient avoir un ancêtre commun parmi les vieux cépages alpins.
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Pas de lien avec les variétés cypriotes ou grecques : les analyses excluent toute parenté avec les Muscats ou la Xynisteri, cépage phare de Chypre.
L’état actuel des connaissances situe l’origine de l’Altesse dans les Alpes du Nord françaises, et peut-être, aux confins du Dauphiné, de la Savoie et du Piémont, bien plus qu’auprès des cépages méditerranéens. Le nom “Altesse”, comme souvent en France, peut donc davantage s’expliquer par la connotation de prestige attribuée à certains vins que par l’histoire réelle de leur migration.
L’essor du cépage dans le vignoble savoyard et sa reconnaissance
Un choix de terroirs exigeants dès l’origine
Au fil des siècles, l’Altesse prend racine sur des zones choisies pour leur potentiel : éboulis calcaires et moraines glaciaires face au soleil du matin ou de l’après-midi. Les appellations “Roussette de Savoie” naissent dès 1973 et marquent la distinction qualitative voulue par l’INAO entre les zones traditionnelles (Frangy, Marestel, Monthoux, Monterminod). Les “crus” les plus réputés en Savoie ne couvrent qu’environ 85 hectares sur les 200 hectares plantés en Altesse dans la région (source : Interprofession des Vins de Savoie, chiffrés 2022).
- L’Altesse ne représente qu’environ 10% de l’encépagement savoyard, mais demeure le cépage roi pour la garde et la typicité.
- Son rendement réglementé pour l’AOC est fixé à 60 hl/ha, garantissant la concentration.
- Son potentiel de vieillissement, en particulier sur Marestel, atteint 15 à 20 ans pour de grands millésimes.
Un cépage à la croisée du climat et de l’histoire viticole
La diffusion de l’Altesse a toujours été limitée par sa sensibilité à la pourriture grise et son cycle végétatif tardif, réservé aux coteaux aérés et graves. En dehors de la Savoie et de quelques plantations disparues en Isère et Haute-Savoie, il n’a jamais vraiment quitté son territoire d’origine.
Au XX siècle, l’essor des cépages plus productifs ou plus faciles (Jacquère, Chardonnay) a failli faire passer l’Altesse au rang de “relique”. Son retour en grâce, amorcé dans les années 1980, doit beaucoup à la réhabilitation des terroirs par une nouvelle génération de vignerons et à l’attention portée par les sommeliers passionnés aux vins singuliers.
Sensations, mémoire et paysages : l’Altesse, repère identitaire savoyard
Plus qu’un raisin, l’Altesse véhicule une mémoire des paysages et de la lumière alpine. Sa floraison tardive et ses vendanges courtes laissent le temps à la montagne d’imprimer dans les baies la complexité minérale qui signe les grands blancs. On retrouve dans ses vins des notes de poire mûre, d’amande douce, de miel de tilleul, relevées d’une acidité cristalline — ce fameux “nerf savoyard” décrit dès le XVIII siècle par les chroniqueurs du duché. Marestel et Monthoux, perchés sur leurs falaises calcaires entre Chardonnay et Mondeuse, semblent prolonger la légende d’un cépage inséparable de sa terre.
- En 2009, la maison Lelièvre met en avant la plus ancienne vigne d’Altesse recensée, datant de 1890 à Jongieux.
- Le conservatoire ampélographique de Montmélian recense aujourd’hui 14 biotypes différents d’Altesse, soulignant la diversité qui s’y est développée localement (source : Conservatoire des cépages de Savoie).
Ouverture : l’Altesse, témoin vivant de l’identité alpine
L’origine de l’Altesse reste auréolée de mystère, entre légendes dorées et l’histoire longue d’adaptation alpine. Sa force : rester un marqueur sensoriel unique de la Savoie, tout en reflétant plusieurs siècles de transmission et d’évolution. Les recherches se poursuivent, mêlant archives, génétique et observation du vignoble vivant. Évoquer l’Altesse, c’est plonger dans l’imaginaire collectif tout autant que dans la réalité minérale de nos coteaux : un trait d’union entre passé, présent et futur des vins de montagne.
- Sources :
- Jean-Claude Debize, “Les Vins de Savoie”, 2000
- Revue Géocarrefour, 1972
- Interprofession des Vins de Savoie, chiffres 2022
- Institut National de la Recherche Agronomique (INRAE)
- Vitis International Variety Catalogue (VIVC)
- Archives départementales Savoie
- Conservatoire des cépages de Savoie