Un cépage confidentiel, témoin d’une histoire savoyarde presque secrète
Le vignoble savoyard regorge de cépages autochtones presque introuvables ailleurs, mais il en est un qui concentre à la fois la rareté, la singularité et une aura presque mystérieuse : le Gringet. Ce cépage blanc, discret par son aire d’expression, fascine œnophiles, vignerons et curieux depuis plusieurs décennies par la profondeur de ses vins et son ancrage territorial exclusif.
Le Gringet ne représente aujourd’hui qu’environ 25 hectares de plantation dans le monde entier, concentrés quasi exclusivement sur la commune d’Ayze (Haute-Savoie), au pied du Môle, une “île viticole” nichée entre Genève, le Genevois et le massif du Mont-Blanc (Le Figaro Vin). Cette concentration géographique n’a rien d’anecdotique : la quasi-totalité des Gringet se retrouvent sous l’appellation AOC “Vin de Savoie – Ayze”, ce qui en fait l’un des cépages autochtones les plus localisés d’Europe.
Origines et histoire : la trace d’un cépage autochtone au destin singulier
L’énigme Gringet commence avec une longue confusion variétale. Très longtemps, le Gringet a été considéré à tort comme un synonyme du Savagnin ou du Pinot Gris. Il aura fallu de récents travaux ampélographiques (Jean-Louis Jeanroy, puis l’INRA dans les années 1990) pour éclaircir l’identité du cépage : le Gringet n’est pas apparenté au Savagnin, ni au Jura, ni aux autres grosses variétés alpines françaises ou suisses (Vitis International Variety Catalogue).
Première évocation écrite : « Vignes de Gringet » dans les archives communales d’Ayze, dès le XVIII siècle. On y apprend qu’il existait déjà des distinctions précises entre “vins blancs d’Ayze” produit avec ce cépage et les autres vins savoyards. Les hypothèses sur son origine oscillent entre une parenté de migration locale et une adaptation spontanée sur cette mosaïque de terroirs caillouteux et pentus, alternant alluvions et substrats calcaires.
- Apparition attestée du nom Gringet : fin 1700
- Confusion récurrente : Savagnin (aujourd’hui écartée), Pinot gris
- Parentés génétiques localement limitées : aucune filiale claire hors de Savoie
Terroir et conditions d’expression : un microclimat haut-savoyard d’une rare exigence
La singularité du Gringet s’enracine dans la topographie du vignoble d’Ayze, à quelques encablures de Bonneville. Ici, la vigne ondule entre 400 et 600 mètres d’altitude sur des coteaux frais, soumis aux vents froids, mais bien ensoleillés. Il s’agit du seul cépage savoyard qui ne s’est pas exporté dans d’autres vallées ou massifs, tant il semble lié à ce tronc de terroir.
- Les sols : Alluvions glaciaires, moraines caillouteuses, une composante marno-calcaire dominante.
- Micro-climat : Combinaison d’amplitudes thermiques marquées, matinées fraîches, vents descendant du Faucigny, et protection partielle par le Môle.
- Implantation : Quasi-exclusivité sur 4 villages (Ayze, Marignier, Bonneville, Saint-Jeoire).
- Altitude : Les vignes grimpent jusqu’à 600 mètres, parmi les plus hautes de Savoie.
Ces conditions limitantes expliquent pour beaucoup la rareté du cépage : il peine à s’adapter même quelques kilomètres au-delà de son périmètre.
Rareté et chiffres clés : un cépage plus que confidentiel
Le Gringet est aujourd’hui l’un des cépages les moins cultivés d’Europe en appellation : 25 à 27 hectares plantés au total (source : Interprofession des vins de Savoie). À titre de comparaison, la Jacquère représente plus de 1000 hectares en Savoie, l’Altesse environ 250 hectares, même la Mondeuse blanche atteint une petite vingtaine d’hectares.
- Surface totale mondiale : moins de 30 ha
- Nombres de vignerons travaillant le Gringet : une douzaine (dont les emblématiques références Belluard, Les Bois Vaudons ou le domaine C. Dupraz)
- Production annuelle : environ 70 000 bouteilles, dont une majorité en méthode traditionnelle (effervescents, type “Ayze mousseux”)
La disparition, en 2021, du domaine de Dominique Belluard, qui portait le Gringet sur la scène internationale, a conforté l’extrême fragilité de ce patrimoine : lors du dernier salon VinNature à Paris, plusieurs négociants européens cherchaient activement à acheter les rares cuvées monovariétales de Gringet disponibles.
Profil vineux et caractéristiques aromatiques : un caméléon de la montagne
Le Gringet se distingue par un profil aromatique et structurel hors normes qui le situe quelque part entre la fraîcheur des cépages alpins et la vinosité de certains grands vins blancs de climat froid.
- Au nez, la palette est surprenante : agrumes (citron confit, pamplemousse), fleurs blanches des alpages, touche discrète de tilleul, parfois une note de cire ou de miel en vieillissant.
- En bouche, attaque vive, tension acérée, puis évolution ample, parfois saline, sur des notes minérales très marquées, proche parfois d’un certain Chasselas suisse.
- Mousseux naturels : le Gringet est la base historique de l’effervescent d’Ayze, souvent sur lies, élaboré depuis le XIX siècle. Son acidité naturelle, associée à la limpidité de ses arômes, rappelle certains crémants du Jura ou de la Loire, mais avec une teinte végétale montagnarde en plus.
Le cépage s’adapte à trois grands styles aujourd’hui :
- Vin blanc sec, très tendu, minéral, long en bouche.
- Vin effervescent, “Ayze mousseux”, vendu traditionnellement en bouteille champenoise.
- Vin blanc oxydatif, sur le modèle de certains essais réalisés à la manière des vins jaunes du Jura, de plus en plus rares.
Le vieillissement, bien maîtrisé, donne parfois des notes de poire, fruits secs, ou de sésame, sans lourdeur.
Un cépage à la croisée des enjeux viticoles contemporains
La singularité du Gringet ne tient pas que dans la rareté, mais aussi dans sa capacité à représenter un “laboratoire” fascinant des défis d’aujourd’hui en Savoie :
- Résilience face aux maladies : le Gringet est particulièrement sensible au mildiou mais montre une résistance correcte à l’oïdium – facteur de sélection naturelle dans ses parcelles historiques.
- Adaptation au réchauffement climatique : les millésimes récents, plus chauds, imposent un défi sur l’équilibre acidité/maturité, question centrale pour conserver la typicité. Plusieurs vignerons ajustent la date des vendanges pour protéger la fraîcheur et expérimentent un retour à la culture en altitude (Terre de Vins).
- Éco-paysannerie et nouvelle génération : l’arrivée de jeunes vignerons, parfois en biodynamie, redonne une énergie nouvelle à ce cépage aux rendements modestes (40-55 hL/ha en moyenne), mais à la singularité gustative inimitable.
Anecdotes, rencontres et résonances culturelles
- Des bulles à la table des rois : Au XIX siècle déjà, le “Vin mousseux d’Ayze” à base de Gringet était exporté jusqu’à la cour de Sardaigne et vanté dans la presse genevoise comme le “champagne des Alpes”.
- Une “culture clandestine” : Durant la crise du phylloxéra, la production faillit disparaître. Les plus anciens parlent de vignes reparties à l’état sauvage sur les sols les plus pauvres, puis replantées par des familles de la vallée dans l’entre-deux-guerres.
- Le Gringet et l’art contemporain : En 2019, la plasticienne suisse Sylvie Fleury a consacré une œuvre in situ autour des vendanges du Gringet à Ayze, soulignant l’expression unique du paysage viticole dans l’art moderne.
Perspectives : la force de la rareté et l’avenir du Gringet en Savoie
Dans la vaste cartographie des cépages du monde, rares sont ceux dont la singularité s’appuie sur un tel ancrage géologique, historique et sensoriel. Le Gringet, par sa rareté, est aujourd’hui devenu un symbole de l’exigence savoyarde : préserver le patrimoine vivant, repenser la viticulture de montagne, et proposer au monde une autre idée du vin blanc, à la fois racé, fragile et lumineux.
L’avenir du Gringet repose sur la transmission des savoir-faire, la préservation de ses terroirs originels et la capacité à séduire une nouvelle génération de dégustateurs curieux, avides de typicité. Son exceptionnel succès dans certains restaurants étoilés (par exemple, à la Maison des Bois de Marc Veyrat) témoigne de l’éveil d’un regard neuf sur le vin savoyard — loin des clichés.
Le Gringet, c’est l’expérience d’un vin de montagne sauvage, élevé aux embruns du Faucigny, capable d’allier finesse, verticalité et profondeur, tout en restant l’un des secrets les mieux gardés de la Savoie. Une rareté à découvrir, à célébrer, à défendre.