Altesse : un cépage à part du patrimoine savoyard
La Savoie, par ses reliefs et ses brumes matinales, abrite certainement l’une des expressions les plus nobles et singulières de la viticulture de montagne : l’Altesse. Longtemps dans l’ombre d’autres cépages locaux (Mondeuse, Jacquère, Bergeron), l’Altesse s’est taillée une réputation au fil des décennies grâce au regard exigeant de quelques vignerons passionnés. Parcourant aujourd’hui près de 260 hectares en Savoie (source : Interprofession des vins de Savoie), répartis sur des communes emblématiques comme Jongieux, Chignin, Frangy ou Monthoux, l’Altesse se distingue par son potentiel de garde, sa finesse aromatique, et sa capacité inouïe à exprimer la minéralité des sols alpins.
Appelé parfois « Roussette », ce cépage blanc porte en lui une part d’histoire. Un héritage dont la noblesse a traversé les siècles : on lui prête des origines à la cour de Savoie au XVe siècle, associé à Yolande de France, épouse du duc Amédée IX, qui l’aurait importé. Plus prosaïquement, la généalogie de l’Altesse reste sujette à débat, mais ses rameaux robustes, ses grains dorés et sa propension à dompter tant les éboulis calcaires des contreforts que les moraines glaciaires, en font la perle discrète de notre paysage vinicole.
Depuis une quinzaine d’années, la dynamique autour de l’Altesse s’est accélérée. Plusieurs domaines en ont fait leur étendard, redonnant de la hauteur à des vins dont la justesse rivalise désormais avec les meilleurs blancs hexagonaux.
Chignin, Jongieux, Frangy : trois terroirs phares, trois identités
Avant de plonger dans le travail précis des vignerons, une halte sur les trois terroirs où l’Altesse jette ses plus belles lumières :
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Chignin : Altitude élevée (250-400 mètres), sols d’éboulis calcaires et coteaux exposés sud–sud-est. Ici, l’Altesse donne des blancs racés, tendus, à la minéralité marquée.
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Jongieux et Monthoux : Coteaux ouest et nord-ouest du lac du Bourget, sols argilo-calcaires, influence lacustre. Les vins sont généralement amples, très fins, au nez floral et presque miellé selon les millésimes.
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Frangy : Coin plus frais, au nord de la Savoie, terroir souvent conduit par des petits domaines familiaux. L’Altesse de Frangy se distingue par sa vivacité et ses arômes de poire, coing, voire nuance d’agrumes.
Ces subtilités de terroir expliquent en partie la diversité des styles observés aujourd’hui chez les producteurs les plus rigoureux et inventifs.
Focus sur les domaines qui transcendent l’Altesse
Si la Savoie n’a ni la notoriété internationale d’une Bourgogne ni le volume d’une vallée du Rhône, c’est bien par la singularité de quelques domaines que l’Altesse s’est imposée comme un marqueur d’authenticité locale. Voici plusieurs vignerons et familles qui, chacun à leur manière, imposent une patte et révèlent toute la classe de ce blanc d’altitude.
Domaine Dupasquier : la référence historique à Jongieux
Fer de lance de l’AOC Roussette de Savoie-Jongieux, la famille Dupasquier cultive l’Altesse sur près de 7 hectares depuis cinq générations. Caractéristique saisissante : la longévité de leurs vins. Il n’est pas rare de goûter, à la cave de Jongieux, des millésimes de plus de dix ans : l’Altesse y dévoile alors ses notes de fruits secs, de miel d’acacia et d’herbes alpines. Précision des élevages, macérations pelliculaires, vendanges uniquement manuelles, fermentation en levures indigènes et longs repos sur lies : le travail patient de Guillaume Dupasquier valorise la trame minérale de ce terroir argilo-calcaire, jusqu’à offrir une version très expressive et pure de l’Altesse.
Sa cuvée “Roussette de Savoie Jongieux” est régulièrement saluée par la critique (Bettane & Desseauve, RVF) pour sa profondeur et sa capacité de garde.
Domaine de l’Idylle : la modernité à porte de Chignin
Dans la vallée de la Combe de Savoie, la famille Tiollier (Domaine de l’Idylle) incarne une génération nouvelle, à la charnière entre tradition et modernité. Sur une mosaïque de parcelles en pente douce, l’Altesse croît en lutte raisonnée voire biologique, ce qui est encore rare dans la vallée. Leur cuvée “Roussette de Savoie Cru Frangy” se démarque par une expression fruitée, épicée, presque saline, avec un potentiel de garde de 6 à 8 ans. Le domaine multiplie aussi les essais sur macération, dont une étonnante "Roussette Orange", révélant une expressivité aromatique inédite pour la région.
À noter : leur Altesse “Vieilles Vignes”, issue de parcelles de plus de 50 ans, séduit par un équilibre remarquable entre tension et matière.
Domaine Dupraz : finesse et précision du cru Chignin-Bergeron
La famille Dupraz, installée à Chignin, développe depuis quinze ans une approche très fine dans son travail de l’Altesse. Culture intégrale des sols, recherches sur les clones anciens, utilisation minimale du soufre : tout converge pour laisser le cépage s’exprimer avec limpidité. L’originalité du domaine réside dans son choix de vinifications parcellaires, chaque micro-climat du coteau étant vinifié séparément, parfois en demi-muids sur lies totales. Les cuvées “Roussette Les Terrasses” et “Chignin-Bergeron Altesse” possèdent une trame saline et une fraîcheur mentholée, rarement égalées dans l’appellation.
Domaine Gérard Lambert : l’artisan confidentiel du cru Monthoux
Au cœur de Monthoux, Gérard Lambert incarne l’école artisanale paysanne, où chaque rang de vigne se travaille à la main et chaque parcelle de moins d’un hectare reçoit une attention maniaque. Peu interventionniste à la cave, Lambert laisse ses Roussettes fermenter naturellement et s’épanouir sur lies pendant près d’un an, offrant des blancs aux accents de bergamote et de fleurs blanches, d’une longueur étonnante. Son choix de travailler sans désherbant ni ajout superflu, dans un secteur souvent oublié des grandes routes de la Savoie, inspire aujourd’hui de plus jeunes vignerons sur le secteur.
Domaine de Méjane (Frangy) : l'Altesse paysanne par excellence
Le domaine de Méjane, à Frangy, illustre une autre facette : celle du vin de paysan, sincère, direct, vendangé à la main et vinifié sans fioritures. Le travail du couple Levet sur l’Altesse y met l’accent sur le fruit, la légèreté, l’énergie, avec minimal d’ajouts. On y retrouve le côté poire mûre, le croquant du cépage, une pointe saline rare pour Frangy. Cette approche modérée, presque à l’ancienne, séduit les amateurs de vins sans maquillage, parfaitement adaptés à la cuisine locale, poissons de lacs en tête.
Autres domaines notables
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Domaine Louis Magnin (Arbin-Chignin) : Recherche de pureté, approche biodynamique. L’Altesse y est plantée en haut de coteau, issue de vignes quasi-centenaires.
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Domaine de Chevillard : Cuvées parcellaires, vins d’altitude, souvent élevés sans bois et sans collage. Leur Altesse “Les Abymes” brille par sa profondeur.
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Domaine Jean Vullien (Fréterive) : Travail méticuleux sur les sols, pressurages délicats. L’Altesse y offre des expressions ciselées et fines.
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Les Fils de Charles Trosset : Si célèbres pour leurs Mondeuses, ils élaborent aussi une Roussette confidentielle, onctueuse, minérale, d’une rare élégance.
Pratiques de cave et choix viticoles : la clé de la diversité
Ce qui relie ces domaines, c’est la volonté d’accompagner l’Altesse depuis la vigne jusque dans le verre, sans précipiter le raisin ni masquer sa vivacité. Plusieurs pratiques émergent nettement parmi les meilleurs producteurs savoyards :
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Vendanges à la main : pour préserver la fraîcheur du fruit, la quasi-totalité des bons domaines récoltent manuellement, parfois en petites caisses.
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Levures indigènes et presses longues : la fermentation menée sans levures sélectionnées, parfois sur des pressurages doux de plusieurs heures, permet au cépage d’exprimer plus subtilement l’empreinte du terroir.
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Élevage prolongé sur lies : que ce soit en cuve inox, en foudre ou en vieux fûts, beaucoup de vignerons allongent l’élevage pour donner plus de gras, de texture et de profondeur aromatique à leurs Altesse.
Multiplication des expérimentations, extensions sur les macérations pelliculaires et recherches sur la viticulture biologique (plus de 15 % du vignoble savoyard en conversion bio en 2023, source : Vins de Savoie), tout converge vers une montée en gamme et une diversité de styles rares pour une région de cette taille.
L’Altesse aujourd’hui : un cépage d’avenir et de territoires
En 2024, l’Altesse n’est plus un cépage réservé aux connaisseurs locaux ni une curiosité régionale. La multiplication des sélections parcellaires, l’apparition de cuvées « nature » ou longuement élevées, et la reconnaissance croissante par la presse spécialisée (La Revue du Vin de France, Decanter, Wine Advocate) témoignent d’une dynamique neuve.
Certains domaines, autrefois discrets, voient leurs cuvées s’inviter chez les grands restaurateurs parisiens ou à l’export (États-Unis, Japon). La durée de garde, qui peut facilement dépasser 10 ans pour les meilleures références, place désormais l’Altesse savoyarde dans la catégorie des grands vins blancs de terroir.
Et pour qui veut mesurer la force tranquille de la Savoie vinicole, rien n’égale la dégustation d’un vieux millésime d’Altesse sur fond de brume matinale, à l’abri du vent, entre poire, miel et pierre frottée.
Cette capacité du cépage à traduire la lumière, la roche, l’altitude, rappelle combien le patrimoine savoyard n’a de sens que lorsqu’il est porté par des artisans exigeants. Si la carte des domaines d’exception évolue chaque année, elle reste aujourd’hui partagée entre transmission, humilité et innovation.
Pour suivre ces évolutions et déguster sur place, la Route des Vins de Savoie, ouverte depuis peu sur l’ensemble des crus, offre la plus belle invitation à la découverte, entre lac et montagnes. Car l’Altesse raconte ici, mieux que n’importe quel guide, la noblesse discrète des terroirs et l’avenir d’une région qui continue d’étonner.