La Jacquère : un cépage ancré dans l’histoire et le paysage savoyard
La Jacquère n’est pas un cépage né d’hier. On la retrouve dans des textes datés de 1531, déjà reconnue pour sa « finesse » et sa capacité à donner naissance à des vins printaniers, légers et éclatants. Aujourd’hui, c’est le cépage blanc le plus planté dans le vignoble savoyard : selon le Comité Interprofessionnel des Vins de Savoie (CIVS), il couvrait environ 940 hectares en 2023, soit plus de 50 % de l’encépagement total régional pour le blanc.
- Jacquère : majoritaire notamment sur les crus d’Apremont, Abymes, Chignin, Saint-Jean-de-la-Porte ou Montmélian.
- Altitude : les vignes les plus hautes d’Europe, certains parcelles dépassant les 500 m d’altitude.
- Typicité : fraîcheur, notes de fleur blanche, agrumes, et une minéralité pierreuse évoquant la roche mère calcaire ou schisteuse.
Le style “de soif” n’est qu’une facette de ce cépage capable aujourd’hui de bien d’autres expressions, dès lors qu’il rencontre un vigneron qui ose la patience et la précision.
Des terroirs variés et des microclimats qui sculptent la Jacquère
La Jacquère se plaît sur des sols pauvres, issus d’anciens éboulements, mais chaque secteur offre des nuances distinctes. Certains terroirs phares :
- Apremont : fameux pour sa présence sur les sols d’éboulis du Mont Granier, nés de l’écroulement spectaculaire de 1248 (source : Patrimoine Pays de Savoie), qui a façonné un paysage lunaire couvert de cailloux blancs.
- Abymes : voisin d’Apremont, avec des sols plus argileux, donnant des Jacquères souvent plus florales.
- Chignin : mosaïque de sols marnocalcaires et d’éboulis, orientés plein sud ; donne souvent des Jacquères tendues, salines, plus persistantes que la moyenne.
- Montmélian et Saint-Jean-de-la-Porte : sur des pentes raides, parfois schisteuses, où la Jacquère prend des accents épicés et une salinité prononcée.
Domaines emblématiques : de la référence à l’avant-garde
De nombreuses familles sont attachées à la Jacquère depuis plusieurs générations, d’autres sont arrivées plus récemment avec des gestes neufs. Voici quelques-unes des maisons absolument incontournables :
Domaine Jean-François Quénard (Chignin)
Leur Jacquère “Les Abymes” se distingue par la pureté de son fruit, sa fraîcheur incisive. Finesse de bouche, fin de fermentation sur lies, et travail précis sur les équilibres. Le domaine pratique une viticulture durable, de plus en plus attentive à la vie des sols et à la limitation des intrants. La cuvée “Mirabelle” exprime le caractère le plus floral et vivace de Chignin.
Domaine Louis Magnin (Arbin)
Référence souvent citée parmi les “grands classiques” : leur Jacquère, issue de vignes de 40 à 60 ans, affiche à chaque millésime une minéralité saline. Ils signent aussi des élevages sur lies plus ambitieux que la norme, donnant de la profondeur de texture sans jamais effacer la légèreté naturelle du cépage. À noter : le domaine est progressivement passé en bio puis en biodynamie (certifié Demeter).
André et Michel Quenard (Chignin)
Maison familiale reconnue pour la précision de ses cuvées. La Jacquère y rayonne, tout particulièrement sur “Le Viviers” : un vin droit, avec de beaux amers de fin de bouche, parfait exemple de ce que la Jacquère peut livrer en structure même sans élevage sous bois.
Domaine Dupasquier (Aimavigne, Jongieux, Marestel)
Célèbre pour sa Jacquère de Jongieux : légèrement plus structurée, marquée par les arômes de pomme verte, la poire, une touche d’herbes alpines. Un style soigné, souvent salué par la presse spécialisée (RVF, Bettane & Desseauve).
Domaine Giachino (Chapareillan)
Précurseur dans la viticulture biologique dans les Bauges, le domaine travaille la Jacquère sur des sols de moraine glaciaire. Leur vin “Monfarina” exprime tous les atouts de la Jacquère : tension, croquant, éclat du fruit, avec un supplément d’âme donné par un travail pointu sur les macérations pelliculaires courtes.
Domaine Saint-Germain (Saint-Pierre-de-Soucy)
Dans la Combe de Savoie, ce duo s’est fait remarquer, dès sa reprise de l’exploitation familiale, par une volonté d’explorer la Jacquère sur différents sols, conduite biologique, essais de vinification en amphore ou en fût. Résultat : une nouvelle lecture du cépage, loin des expressions standardisées.
Quelques signatures historiques et figures récentes
- Domaine de l’Idylle (Cruet) : grande régularité, ancienne famille sur ce secteur. Leur parcellaire de Jacquère intègre quelques-unes des plus vieilles vignes du cru.
- Domaine Marcel Perret (Jongieux) : maison très régulière, réputée pour sa Jacquère précise, fruitée, facile à accorder à table.
Techniques de vinification et nouvelle approche du cépage
La Jacquère a longtemps pâti d’une image “de volume” : vinifiée rapidement, parfois embouteillée précocement pour répondre à la demande touristique (stations de Savoie, fondues de rentrée). Mais la tendance évolue, et on voit surgir ces dix dernières années une génération de vignerons, parfois revenus de voyages formateurs en Italie, en Allemagne ou dans le Beaujolais, qui prennent le temps, s’autorisent des extractions modérées, des élevages prolongés sur lies, voire quelques vinifications en amphore ou des essais de macération.
- Fermentation sur lies : pratiquée chez Magnin, Quenard ou Saint-Germain, elle donne corps sans alourdir.
- Pas ou peu de bois : la Jacquère n’a pas le tempérament du Chardonnay ; le bois la tue plus qu’il ne l’épaissit. Les meilleurs vins sont élevés en cuve ou, pour les plus ambitieux, en foudre ancien quasiment neutre.
- Récolte manuelle à maturité tardive : donnant des Jacquères plus denses, à la finale longue, capables de vieillir quelques années (cas chez Dupasquier, Quénard).
La Jacquère : de grands vins d’expression locale, entre gastronomie et paysages
Difficile d’évoquer la Jacquère sans aborder son rôle à la table. Son acidité vive, son fruit discret mais salin, sa capacité à révéler le terroir font d’elle une partenaire idéale des fromages savoyards, poissons de lacs alpins et plats d’herbes sauvages. Mais de plus en plus de cuvées font leur apparition sur les plus belles tables parisiennes (ex. table du chef Yoann Conte à Annecy, Christophe Aribert dans le Grésivaudan — source : Michelin & “Grands Tables du Monde”).
Avec le réchauffement climatique, certains voient naître des Jacquères plus mûres, capables de rivaliser, sur certaines années, avec de beaux aligotés de Bourgogne. La garde, jusque-là rare, devient possible sur les meilleurs domaines, 3 à 5 ans sans souci, parfois plus.
Vers de nouveaux horizons : jeunes vignerons, vins natures et micro-cuvées
Depuis 2015, on repère une petite dizaine de jeunes domaines qui tentent des approches inédites. Parmi eux :
- La Combe aux rêves (Arvillard) : micro-domaine engagé sur la voie du vin nature, presses légères, vinification sans sulfite et une Jacquère détonante, parfois perlante, souvent très expressive.
- Domaine Blard & Fils (Apremont) : Olivier Blard travaille la Jacquère au naturel, sans collage ni filtration, rendant à la minéralité locale tout son éclat et une touche de rusticité maîtrisée.
- François et Cécile Villard (Chignin) : venus de la Vallée du Rhône, ils explorent la Jacquère sur des hauteurs inédites et vinifient parcelle par parcelle pour saisir la diversité locale.
L’autre facette de la Jacquère : histoire, enjeux et avenir
Longtemps considérée comme un “petit vin de montagne”, la Jacquère est en cours de réhabilitation. Progression de 15 % en superficie dans le département de la Savoie entre 2007 et 2021 (source : INAO). Son succès croissant auprès d’une génération de sommeliers avides de fraîcheur et d’authenticité contribue à remettre en lumière le patrimoine des terroirs locaux. Les défis : garder l’acidité typique malgré la hausse des températures, replanter sur les parcelles les mieux exposées, valoriser les vieilles vignes et, à terme, renouveler l’image du cépage pour que la Savoie s’affirme, au-delà d’une simple étape “en route vers les pistes”, comme une terre majeure de grands blancs européens.
Pour aller plus loin…
- Visites guidées sur les circuits Jacquère en Savoie avec l’Office du Tourisme de Chambéry.
- Dégustations thématiques lors du Salon “Vins de Montagne” (janvier chaque année à Chambéry).
- À lire : “Les Vignobles de Savoie” par Emmanuel Delmas ; “Terre de Vins, Terres de Savoie”, Éditions du Mont-Blanc.
- Sites : vinsdesavoie.net ; Terre de Vins
La Jacquère n’est pas un cépage qui fait du bruit, mais un fil conducteur du goût authentique, de la géologie et du climat. Plongée dans sa diversité, ses domaines pionniers comme ses nouveaux venus, elle fascine quiconque cherche à comprendre la Savoie des vins, celle des contrastes et des promesses renouvelées millésime après millésime.