Gringet, cépage précieux : domaines phares sur les terres savoyardes

Chignin Bergeron en Terres de Savoie

Gringet : un cépage rare de la montagne, hors du temps

Niché à l’extrême nord-est de la Savoie, sur les pentes aérées de la vallée de l’Arve, le Gringet incarne la singularité des vins alpins. Avec à peine 30 hectares plantés, concentrés autour du village d’Ayze, il offre une palette aromatique d’une rare délicatesse, entre fleurs blanches, agrumes subtils et une minéralité toujours nerveuse. Cépage longtemps confidentiel, assimilé à tort au Savagnin, il ne produit son vin que sur ces coteaux argilo-calcaires surplombant la chaîne du Mont Blanc. La minuscule AOC "Ayze", reconnue en 1973, porte presque entièrement l’empreinte du Gringet et d’une histoire viticole façonnée par les familles du terroir (source : INAO).

Comprendre quels domaines ont hissé le Gringet au sommet de la scène viticole savoyarde, c’est entrer dans une mosaïque d’histoires où la résistance aux modes, la force des sols et la précision du geste s’entremêlent avec le climat et la lumière des montagnes.

La famille Belluard : précurseur et éclaireur du Gringet

Impossible d’aller à la rencontre du Gringet sans s’arrêter sur le nom emblématique de la vallée d’Ayze : la famille Belluard. Fondé au début du XXe siècle, le domaine fut porté à sa dimension actuelle par Dominique Belluard, figure visionnaire, ambassadeur inlassable de ce cépage alors menacé de disparition. Dès le tournant des années 2000, il opte pour la biodynamie, convaincu que le Gringet mérite des sols vivants et une viticulture engagée.

Après la disparition brutale de Dominique Belluard en 2021, c’est le duo François et Blandine Labet (Clos du Moulin aux Moines) qui poursuit l’héritage, veillant à maintenir l’exigence et l’identité du domaine.

La résurgence du Gringet : de jeunes domaines en mouvement

Domaine des Ardoisières : le souffle des schistes

Si la majorité du Gringet reste sur Ayze, l’aventure contemporaine du cépage s’illustre aussi grâce au Domaine des Ardoisières. Créé en 1998 par Michel Grisard puis repris par Brice Omont, il fait le pari de planter du Gringet sur des schistes de Cevins, le long de la Tarentaise. Même si la surface reste minime (à peine 1 hectare), la cuvée "Argile Blanc" (assemblage de Jacquère, Roussanne, mais aussi Gringet) a attiré l’attention sur ce cépage en dehors de son berceau (source : Le Rouge & le Blanc).

Les Petits Domaines : l’audace de l’héritage

Le Domaine Les Granges Paquenesses, aussi appelé Les Petits Domaines, mené par la famille Perrier, a récemment intégré le Gringet dans ses essais de micro-vinifications. Installée historiquement à Chignin, la famille travaille des micro-parcelles expérimentales sur Arbin et Ayze, jouant sur macérations pelliculaires et vinifications en amphore.

D’autres jeunes vigneron.ne.s – à l’image de Mathieu Apffel (Domaine des 13 Lunes, sur Saint-Pierre-de-Soucy) ou d’initiatives collectives dans le sillage de la Savoie du Nord – réintroduisent la plantation de Gringet, avec le soutien du Centre d’Ampélographie Alpine pour préserver la diversité clonale du cépage (source : Vitisphere).

Vieux domaines, nouvelles histoires : la mosaïque ayzoise

À Ayze, berceau historique du Gringet, le paysage vigneron s’organise autour de quelques familles installées depuis des générations. Si Belluard concentre l’essentiel des projecteurs, d’autres domaines détiennent une part précieuse du patrimoine génétique du cépage.

La plupart de ces domaines misent sur une très faible intervention lors de la vinification : fermentation spontanée, peu ou pas de sulfites ajoutés, mousse naturelle. Ce qui distingue ces vins, c’est leur capacité à traverser le temps, gagnant encore en tension et en notes fumées après plusieurs années de garde. Il n’est pas rare de voir certains effervescents de Gringet déborder les 10 ans et afficher une vivacité intacte, à l’égal des meilleurs champagnes non dosés (source : Le Monde, 2021).

Entre héritage familial et viticulture d’altitude : pourquoi le Gringet fascine-t-il autant ?

Le Gringet s’est imposé comme la grande spécialité discrète de la Savoie, en partie grâce à ses qualités intrinsèques, mais aussi à la culture de la patience et de la précision propre aux montagnes. Sa maturation lente, la nécessité de travailler des rendements faibles (35 à 40 hl/ha en moyenne), la conservation de vieux plans francs de pied sur certaines parcelles, tout cela confère aux meilleurs domaines une identité forte. Il séduit les grands sommeliers par sa capacité à accompagner la gastronomie alpine, des poissons du Léman aux fromages affinés, et sa vibration minérale unique.

Le Gringet, c’est aussi un vin de saison : certains effervescents sont tirés en début d’hiver, pour accompagner les fêtes d’Ayze ; les grands tranquilles dévoilent leur complexité sous l’air sec des printemps alpins. Les habitudes de consommation, inchangées depuis plus d’un siècle, font partie de son mythe.

Informations pratiques : comment découvrir Gringet et ses domaines sur place ?

Vers de nouveaux horizons pour le Gringet savoyard ?

L’avenir du Gringet s’écrit sur une ligne de crête : la valorisation de son identité de cépage unique au monde, la diffusion de nouvelles cuvées par de jeunes vignerons, et l’arrivée de plus en plus marquée de la biodynamie et de la vinification naturelle. Si le climat continue à réchauffer les pentes d’Ayze, la vigilence et la créativité des domaines emblématiques resteront la clef du rayonnement du Gringet, ce vin qui ne ressemble à aucun autre et qui, encore aujourd’hui, n’a d’équivalent… ni en Savoie, ni ailleurs.

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