Un cépage, deux noms : racines historiques et contextes locaux
Le cœur du mystère, c’est bien le cépage : l’Altesse, variété autochtone qui règne sur un pan du vignoble savoyard. Mais pourquoi donc cette appellation alternative de « Roussette » ? Pour le comprendre, un détour par l’histoire s’impose.
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Altesse : C’est le nom ampélographique officiel du cépage, retenu par l’INRA et respecté dans le Catalogue officiel des variétés de vigne de France (source : PlantGrape, INRAE).
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Roussette : Un surnom historique qui doit son origine aux teintes roussies que prennent les baies à maturité, sous le soleil de septembre. Ce terme apparaît déjà sous la plume d’André Jullien en 1816 (dans sa « Topographie de tous les vignobles connus »), et se retrouve dans la tradition orale savoyarde.
Dans le passé, les deux noms ont longtemps été employés indifféremment. Il arrivait même que sur une même étiquette, on lise : « Roussette, dite Altesse ». Mais c’est à partir du XX siècle que la législation va progressivement les dissocier dans l’univers commercial.
L’ancrage du nom « Roussette » dans les appellations et la géographie savoyarde
La spécificité savoyarde, c’est d’avoir consacré le terme « Roussette » à des appellations, plus qu’à un cépage. Aujourd’hui, Roussette désigne toujours un vin produit uniquement à partir de l’Altesse, mais sous certaines règles strictes, déterminées par la géographie :
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Roussette de Savoie AOP : Un blanc issu à 100% d’Altesse. Il peut provenir de plusieurs communes savoyardes, en particulier sur les coteaux bien exposés des bords du Lac du Bourget et de l’Avant-pays savoyard.
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Communales réputées : Frangy, Marestel, Monthoux, Monterminod : autant de noms d’origines plus restreintes qui peuvent ajouter leur mention au-dessus de « Roussette de Savoie », pour signaler des terroirs d’exception, à l’image de ce qui se pratique en cru Chablis ou en Côtes-du-Rhône Villages.
En dehors de ces réglementations, préciser sur l’étiquette « Altesse » seul ne donne pas droit à l’AOP « Roussette de Savoie ». Cela explique pourquoi, dans les caves ou chez les cavistes, nombre de bouteilles jouent encore sur la cohabitation des deux termes.
Science de la vigne : Altesse, un cépage bien distinct
D’un point de vue ampélographique, Altesse est un cépage unique, bien distinct de la « Roussanne » cultivée dans la Drôme ou des diverses Roussettes du Sud-Est. Sa parenté génétique a longtemps alimenté les débats, nourris par des légendes — certains la disaient venue de Chypre par une princesse, d’autres la pensaient cousine du Furmint hongrois (source : Vitis International Variety Catalogue, VIVC).
Mais depuis les analyses ADN menées dès les années 1990, il n’a été trouvé aucun lien de parenté avec ces cépages étrangers. L’Altesse est bel et bien enfant du terroir savoyard, probablement sélectionné au fil des siècles pour sa résistance et son aptitude à donner des vins de garde racés.
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Exemple : Les grappes d’Altesse sont cylindriques, assez ailées, avec des petites baies sphériques qu’on reconnaît, à l’automne, à leur reflet doré teinté de roussâtre. D’où, justement, le nom de « Roussette ».
Des styles de vins façonnés par le territoire
Qu’il s’appelle Roussette de Savoie ou Altesse, le vin issu de ce cépage exhibe une finesse aromatique remarquable, d’une grande pureté. Toutefois, la mosaïque des terroirs savoyards accentue les différences de style, même sous la même bannière :
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Frangy : Vins tendres, fruités, où dominent les notes de poire et de fleurs blanches.
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Marestel : Ampleur, puissance et magnifique potentiel de garde. Ici, l’Altesse déploie toute son minéral, parfois sur des accents miellés ou noix fraîches.
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Monterminod : Plus de tension, trame acide affirmée, style ciselé mais persistant.
La législation savoyarde oblige pour ces crus une production plus limitée, des exigences de maturité et de rendement strictes (rendement maximum autorisé : 60 hl/ha pour les communales, 68 hl/ha pour le générique), et la présence exclusive de l’Altesse dans le vin (source : INAO).
Chronologie d’un nom : impact de la réglementation sur l’étiquette
- Appellation « Roussette de Savoie » créée : 1973.
- Définition de l’encépagement : obligation d’Altesse à partir du décret du 11 juin 1993.
- Mentions communales distinctes reconnues : depuis les années 2000.
Cette distinction de noms est, somme toute, récente. Avant les années 1970, de nombreux documents mentionnent des « Roussette » pouvant intégrer jusqu’à 20% de cépages accessoires locaux (Mondeuse blanche, Jacquère ou Molette) : une pratique interdite aujourd’hui dans les AOP.
Pourquoi certains vignerons privilégient-ils « Altesse » ?
Il existe une volonté, chez certains producteurs, de s’émanciper de la tradition « Roussette » pour valoriser, sur l’étiquette, la seule mention « Altesse » : c’est alors soit hors d’appellation, soit dans des IGP (indication géographique protégée).
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Motivation n°1 : Reconnaitre le cépage comme « noble », dans la lignée des grandes variétés françaises. Ainsi, Altesse rejoint Aligoté, Sauvignon, Chardonnay dans la conscience du dégustateur.
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Motivation n°2 : Volonté de signer des cuvées parcellaires ou naturelles, non soumises aux contraintes stylistiques de l’AOP.
Mais ces choix se heurtent à un paradoxe : « Roussette » reste plus évocateur en Savoie, et garde une forte valeur identitaire auprès des amateurs locaux comme des visiteurs initiés.
Les autres « Roussettes » : risques de confusion et diversité du patrimoine
À travers plusieurs régions, le mot « Roussette » peut dérouter : il ne désigne pas toujours l’Altesse. À Seyssel, sur la frontière entre Savoie et Ain, la Roussette est parfois un synonyme d’Altesse… mais aussi de Molette blanche dans certaines archives anciennes. En Vallée d’Aoste ou dans le Briançonnais, d’autres cépages « Roussette » perdurent (source : Pierre Galet, « Dictionnaire encyclopédique des cépages »).
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Exemple du Rhône : la Roussanne, pourtant blanche et délicate, n’a rien à voir génétiquement avec l’Altesse, malgré leur parenté phonétique et leur légère couleur roussie à maturité.
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À noter : En Savoie, le terme « Roussette » ne peut s’appliquer que pour désigner les vins à base d’Altesse, sous l’AOP « Roussette de Savoie ».
Repères pour reconnaître Altesse et Roussette en cave ou chez le vigneron
| Nom sur l’étiquette |
Cépage principal |
Appellation |
| Roussette de Savoie |
Altesse uniquement |
AOP Roussette de Savoie (+ éventuelle mention communale) |
| Altesse |
Altesse (parfois hors AOP) |
Vin de Savoie générique, ou IGP, ou Vin de France |
Lumières sur un nom, reflets d’un paysage
Le double nom de l’Altesse, qui devient Roussette sur les étiquettes savoyardes, reflète la richesse d’une tradition où paysage, histoire et science s’entrecroisent. Qu’on la goûte en Frangy pour sa fraîcheur, en Marestel pour sa structure, ou sous le nom simple d’Altesse chez un vigneron iconoclaste, elle incarne la singularité des blancs de Savoie : vibrants, montagneux, précis en bouche – et toujours porteurs d’un certain mystère.
La prochaine fois que vous lirez « Roussette de Savoie », rappelez-vous ce détour sémantique, et imaginez les vignes blondissant en septembre, dressées devant la Dent du Chat.
- Sources : INAO, PlantGrape (INRAE), Pierre Galet – « Dictionnaire des cépages », VIVC, André Jullien (1816), documents AOP Savoie (syndicat des vins de Savoie).