Un cépage à l’histoire insoupçonnée
Au cœur des coteaux qui surplombent le Haut-Combe de Savoie, un cépage blanc attire de nouveau l’œil des vignerons comme des amateurs : l’Altesse. Derrière ce nom élégant, se cache une histoire à la fois ancestrale et mystérieuse. Appelée aussi Roussette, elle figure en bonne place dans les ouvrages sur la viticulture savoyarde dès le début du XVe siècle (source : J. Brochard, Université de Savoie Mont-Blanc). Une thèse persiste sur la venue possible du cépage depuis Chypre au Moyen Âge, à l’occasion des mariages royaux, mais il s’agit là plus d’une chronique que d’une certitude scientifique. Ce qui est sûr, c’est son ancrage très singulier dans le paysage savoyard : l’Altesse occupe environ 215 hectares en Savoie en 2023 (source : Interprofession des Vins de Savoie), principalement dans les aires de l’AOC Roussette de Savoie et dans quelques crus réputés comme Frangy, Marestel, Monterminod et Monthoux.
Longtemps perçue comme cépage “de niche” au côté plus anecdotique que les omniprésentes Jacquère ou Apremont, l’Altesse connaît, depuis la dernière décennie, un nouvel élan. Pourquoi ce retour en grâce ? Paradoxalement, c’est parce qu’elle porte haut ce qui fut longtemps dénigré : l’expressivité du terroir de montagne, la minéralité nerveuse, une alliance rare entre fraîcheur et ampleur. Plusieurs jeunes vignerons comme domaines historiques réinvestissent l’Altesse et signent des vins faisant date dans les dégustations internationales (source : Revue du Vin de France, 2022).
Entre héritage et modernité : la palette unique de l’Altesse
Les amateurs de vins blancs français la découvrent avec surprise : l’Altesse ne ressemble à rien d’autre. Son aptitude à mûrir tardivement, parfois jusqu’en octobre, en fait un cépage peu productif — moins de 50 hectolitres/hectare souvent sur les meilleurs terroirs, bien en dessous des rendements de la Jacquère. Elle offre, lors de la maturité, des grappes compactes de petits grains ovoïdes qui résistent souvent aux brumes matinales du fond de vallée.
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Nez et Bouche : la profondeur aromatique évoque la poire mûre, la noisette fraîche, la bergamote puis, avec l’âge, le miel fin ou la pêche de vigne. L’aération dévoile des notes salines, voire un souvenir d’iode, qui signent l’influence des sols calcaires jurassiens.
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Texture : la bouche marie l’amplitude à une vivacité cristalline, souvent tendue par une acidité naturelle remarquable (taux d’acidité : 7 à 8 g/L H2SO4 dans les meilleurs millésimes).
La richesse naturelle de l’Altesse permet des vinifications variées. On la découvre en cuve sur lie, en élevage sous bois ou via une fermentation malolactique partielle, pour accompagner l’évolution de la structure. Des essais récents en amphores et en macération pelliculaire apportent une dimension supplémentaire à ce cépage qui n’a pas peur d’explorer ses limites.
L’éclosion d’une nouvelle génération de vignerons
Le renouveau de l’Altesse n’est pas le fruit du hasard. Il résulte de l’engagement de vignerons qui voient dans ce cépage un trait d’union entre tradition et contemporanéité. Une cartographie des nouveaux visages de la Savoie s’impose :
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Domaine Prieuré Saint-Christophe (Frangy) : Michel Grisard, figure respectée, a apporté un regard nouveau sur les sélections massales et l’élevage long, démontrant la capacité de garde de l’Altesse. Ses cuvées, parfois gardées 5 à 6 ans avant commercialisation, figurent parmi les blancs de montagne les plus recherchés (source : La Maison des Vins de Savoie).
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Domaine Dupasquier (Marestel) : pionniers de la vinification “sur lie totale” (non soutirée, élevage de 12 à 18 mois sur lies fines) pour des Roussette taillées pour la garde.
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Jeunes domaines émergents : Le Cellier des Cray, le domaine Blard & Fils ou encore les frères Giachino travaillent désormais l’Altesse en bio ou en biodynamie, favorisant une lecture pure du sol et des microclimats, avec de faibles intrants et des vinifications sobres.
Le point commun : une quête de pureté et d’expressivité, loin des vins standardisés des décennies précédentes. En parallèle, les méthodes culturales évoluent — adaptation au réchauffement climatique oblige — pour préserver la fraîcheur du cépage : taille en guyot double, enherbement maîtrisé pour limiter la vigueur, préservation des vieilles vignes souvent plantées entre 1930 et 1950.
Le rôle moteur des terroirs savoyards dans l’expression de l’Altesse
Si l’Altesse éblouit aujourd’hui, c’est avant tout parce qu’elle répond parfaitement à la diversité géologique de la Savoie :
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Marestel : Sols d’éboulis calcaires très pentus, face sud-ouest, qui apportent densité, volume et une tension minérale persistante au vin.
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Monthoux : Le terroir le plus “alpin” du cru, favorise des expressions très florales et une acidité très droite, avec une longue salinité de fond.
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Frangy : Située dans le Genevois, influence pré-alpine, les Altesse y prennent un accent de fruits exotiques et expriment avec franchise la pierre à fusil.
À titre d’exemple, en 2019, sur le cru Monthoux, les conditions fraîches ont permis aux vignerons d’atteindre des acidités totales remarquables, proches de 8,2 g/L, alors qu’un Marestel classique affichera volontiers plus de gras et de sucrosité (jusqu’à 13,5% vol. en millésime chaud).
Cette complémentarité entre terroirs, expositions et altitudes (jusqu’à 500 m dans certains secteurs) est aujourd’hui source d’un “jeu de dégustation” unique : chaque Roussette de Savoie revendique une signature. Les fiches techniques de l’Interprofession le rappellent : plus de 80% des Altesse sont vinifiées en monocépage, un choix révélateur d’une volonté d’expression identitaire.
Au cœur du renouveau : impacts sur le style, l’image et le marché des vins blancs savoyards
Le retour en grâce de l’Altesse n’est pas sans conséquences concrètes sur le dynamisme des vins savoyards.
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Styles affirmés : Fini les Roussette épaisses, trop lourdes ou masquées par un sucre résiduel — place à la “digestibilité”. Les meilleurs vins de Savoie actuels affichent moins de 2 g/L de sucres, cherchant une netteté et une buvabilité qui séduisent une nouvelle génération d’amateurs.
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Vieillissement : Les plus beaux flacons traversent les décennies, à l’image du millésime 2002 du domaine Dupasquier, dégusté à l’aveugle par la RVF en 2022, jugé « absolument d’actualité et d’une fraîcheur déconcertante ».
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Réputation en hausse : De plus en plus présentes sur les cartes des sommeliers étoilés et dans les salons professionnels internationaux. En 2022, la moitié des exportations des blancs de Savoie concernait l’Altesse, vers Suisse, Belgique et pays scandinaves (source : BIVB Savoie).
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Métamorphose du rapport qualité/prix : Les grandes cuvées dépassent désormais les 25€ public, alors qu’elles étaient rarement au-dessus des 12€ il y a vingt ans, preuve de leur reconnaissance croissante et de la valeur ajoutée perçue.
L’Altesse attire également l’attention de la « nouvelle vague » de sommeliers, qui y voient une alternative crédible aux vins blancs du Jura, voire de Bourgogne dans certains millésimes. Elle se fait inviter à la table de la bistronomie parisienne, mais aussi des tables étoilées de Genève ou Turin.
À l’écoute du millésime : les défis climatiques et la résilience génétique de l’Altesse
À l’heure où le défi climatique façonne les vignobles européens, l’Altesse tire avantage de ses particularités physiologiques :
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Maturité lente : Elle permet de “jouer” avec les vendanges, de vendanger tardivement et d’éviter la perte d’acidité, capitale dans une région soumise à des étés chauds (données officielles : septembre 2022, vendanges en moyenne 6 jours plus tôt qu’en 2000).
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Bonne résistance aux maladies : Un atout face à l’augmentation de la pluviométrie printanière et aux pressions fongiques, bien que l’oïdium reste à surveiller.
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Capacité d’adaptation aux nouvelles pratiques : Remplacement progressif des produits conventionnels par des pratiques de biocontrôle (extrait de prêle, tisanes de saule, etc.), développement de la couverture végétale spontanée pour protéger les sols et favoriser la biodiversité.
L’Altesse, tout en gardant son identité, s’avère donc prête à relever les enjeux contemporains, ce qui n’est pas le cas de tous les cépages traditionnels savoyards — on pense à la Jacquère, dont la précocité et la sensibilité à la chaleur inquiètent certains producteurs.
Perspectives, créativité et exploration : l’Altesse, pilier du futur savoyard
Aujourd’hui, la Savoie s’appuie sur l’Altesse pour affirmer son identité au sein du paysage viticole français et européen. Les nouveaux styles, orientés vers la précision, l’altitude et la pureté, côtoient encore certaines lectures traditionnelles en demi-sec — notamment dans les années froides —, mais la tendance est à la recherche de vins de gastronomie, expres- sifs, exceptionnels par leur capacité de garde.
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Recherche et expérimentation : Programme “AlpVit” en cours, visant à préserver les vieilles sélections massales d’Altesse et à cartographier génétiquement les clones les mieux adaptés au changement climatique (source : INRAE, 2022).
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Emergence de styles inédits : Vinifications “nature”, élevages en amphore, essais de vendanges passerillées ou même vinification en “vin orange” sur pellicules, notamment dans la Combe de Savoie, témoignent d’un territoire en pleine créativité.
Avec ses promesses de garde, sa diversité aromatique et l’originalité de son expression alpine, l’Altesse s’impose comme le pivot du renouveau des vins blancs savoyards. Elle démontre, dans chaque millésime, la force tranquille du patrimoine montagnard, qui plaît aujourd’hui plus que jamais aux amateurs en quête d’authenticité et de fraîcheur.
Pour qui souhaite comprendre la Savoie d’aujourd’hui et de demain, il suffit de déguster une Altesse issue d’un des grands crus. L’émotion, plus que l’analyse, donnera toujours la profondeur du message.