Comprendre la Roussette de Savoie : une mosaïque autour d’un cépage
Dans le foisonnement géologique des Bauges, entre craie, éboulis et élan vertical, la vigne trouve en Savoie mille manières de s’exprimer. Mais s’il est un vin blanc qui fait la synthèse d’élégance alpine et d’originalité, c’est bien la Roussette de Savoie. Derrière ce nom, un cépage se distingue : l’Altesse. Comment ce raisin autochtone a-t-il façonné l’image des Roussette ? Quelles nuances déploie-t-il selon les sols et les villages ?
La Roussette de Savoie est une appellation qui recouvre tant une cuvée “village” – identifiable par son cru tel que Frangy, Marestel, Monterminod ou Monthoux – qu’une version générique portant uniquement le nom “Roussette de Savoie”. Toutes ont pour fil rouge l’Altesse, à laquelle elles doivent leur identité florale, saline et racée. Mais la place de ce cépage dans le système des appellations n’a rien d’anodin. Pour la comprendre, il faut plonger dans l’histoire, les pratiques et la diversité des terroirs savoyards.
L’Altesse, une originaire inattendue et une histoire complexe
L’Altesse, aussi appelée localement “Roussette”, intrigue par son histoire. Si une légende la dit importée de Chypre au Moyen Âge par la Maison de Savoie lors des Croisades, les analyses ampélographiques récentes penchent pour une origine autochtone. Les études de l’INRA (Institut National de la Recherche Agronomique) la rapprochent de la famille des Sérines, tout comme la Syrah, avec une parenté possible avec le Furmint hongrois (Source : Pierre Galet, Dictionnaire encyclopédique des cépages).
Ce cépage n’a jamais vraiment quitté la région savoyarde. Après avoir frôlé l’oubli au XX siècle du fait de la concurrence d’autres blancs plus productifs (Jacquère, Chardonnay), il revient en force grâce à l’engagement de vignerons soucieux de valoriser son potentiel.
L’encadrement de l’AOC : un cépage, quatre crus, des paysages
Reconnue dès 1973 parmi les premières AOC du vignoble savoyard, la dénomination Roussette de Savoie impose des règles strictes :
- Le cépage principal doit obligatoirement être l’Altesse (la Jacquère était tolérée jusque dans les années 1990 pour la Roussette générique mais ne l’est plus aujourd’hui).
- Les crus Frangy, Marestel, Monthoux et Monterminod sont exclusivement issus d’Altesse à 100 %.
- Les rendements sont limités à 60 hl/ha, voire 55 hl/ha pour les crus, autorisant une concentration aromatique supérieure à la moyenne régionale.
- La production totale de Roussette de Savoie reste confidentielle. Sur les 2200 hectares de vignes AOC savoyardes, seuls environ 230 hectares sont consacrés à l’Altesse (source : Comité Interprofessionnel des Vins de Savoie, chiffres 2023).
Au-delà de la réglementation, ces différents crus révèlent par l’Altesse de véritables identités de lieu. À la complexité du cépage répond celle des terres.
Frangy, Marestel, Monterminod et Monthoux : l’Altesse en quatre actes
| Cru |
Situation |
Altitude |
Sol |
Profil du vin |
| Frangy |
Haut-Rhône, près de Seyssel |
300 à 400 m |
Éboulis de molasse, argilo-calcaires |
Vif, citronné, notes de tilleul, minéralité marquée |
| Marestel |
Coteaux de Jongieux, près du lac du Bourget |
250 à 350 m |
Argilo-calcaires, parfois marneux, pentes raides exposées sud-ouest |
Puissant, structure large, fruits mûrs, miel, longue persistance |
| Monterminod |
Sud de Chambéry (St-Alban-Leysse) |
350 à 450 m |
Éboulis calcaires, forte pierrosité |
Finesse, bouquet épicé, fraîcheur, finale saline |
| Monthoux |
Entre Aix-les-Bains et Chambéry |
300 à 400 m |
Marnes bleues, argiles |
Fruits à noyau, amande, bouche tendre sur une acidité retenue |
À travers ces quatre nuances, l’Altesse révèle son extraordinaire capacité à capter la lumière et la fraîcheur de la montagne. Selon les parcelles, les pratiques et l’âge des ceps, la palette s’étend de la vivacité “cristalline” du Frangy aux ampleurs sudistes de Marestel. La part de l’homme n’est jamais étrangère à ces expressions : lentement, à force de travaux minutieux et de sélection massale, le cépage gagne en profondeur.
Un cépage emblématique à la renommée croissante
Vieux cépage de montagne, l’Altesse est aujourd’hui mis en avant par une génération de vignerons qui le travaille en élevage prolongé, parfois sur lies, voire en micro-parcellaire. Plusieurs domaines de renom, comme les domaines Dupasquier (Marestel), Peillot (Montoux), Quénard (Monterminod), Jacquin (Frangy), montrent comment, quand il est planté sur terroirs pentus, dosé en production, récolté mûr, l’Altesse n’a rien à envier à certains grands blancs du Jura ou du Rhône septentrional.
Le potentiel de garde est remarquable. Sur des millésimes comme 2010 ou 2016, les grands crus de Roussette développent après 8 à 12 ans de cave des notes miellées, de truffe blanche, de tabac blond et de fruits exotiques confits, portées par une acidité toujours vive. Les meilleures bouteilles de Marestel ou Monterminod dépassent ainsi aisément 15 ans d’âge.
Côté reconnaissance, la Roussette de Savoie se fait de plus en plus remarquer à l’international. En 2022, plusieurs cuvées de Marestel et Monterminod ont été distinguées parmi les 100 meilleurs vins blancs de France par la RVF (La Revue du Vin de France), acteurs d’une dynamique nouvelle pour la région.
Anecdotes, traditions et renaissance de l’Altesse
- La tradition locale accorde à la Roussette un rôle gastronomique : historique accompagnement des écrevisses du lac d’Aiguebelette, du brochet ou des diots, sa structure acide et pierreuse la rend idéale sur des plats gras et relevés.
- Avant le phylloxéra, l’Altesse couvrait plus de 400 hectares en Savoie (source : Chambre d'Agriculture de la Savoie, archives 1878). Le repli sur moins de 40 ha dans les années 1970 précède son essor actuel.
- La date de vendange est cruciale : récoltée trop tôt, l’Altesse donne des vins maigres. À pleine maturité et sur vieilles vignes, elle offre sa plus grande complexité.
- L'Altesse a même failli être prisée pour la production de doux : quelques vignerons font des tentatives en vendange tardive, avec des résultats prometteurs sur les beaux millésimes solaires.
Perspectives et enjeux pour un cépage d’avenir
L’Altesse occupe aujourd’hui une place unique dans le paysage savoyard : emblème des savoir-faire locaux, elle sert de trait d’union entre générations de vignerons et permet au vignoble, tout en restant confidentiel, d’entrer dans le cercle restreint des grands vins blancs de terroir français.
Entre climat alpin, sols vivants et microclimats, le défi du futur sera d’accompagner l'Altesse sur ses terroirs historiques tout en explorant de nouveaux modes de culture (bio, biodynamie, sélections massales). Déjà, des essais de plantations en altitude ou sur des expositions jusque-là boudées stimulent la diversité aromatique. Les amateurs aguerris y gagnent en caractère, les restaurateurs en accords culinaires inédits.
Discrète mais singulière, l’Altesse, pierre angulaire de la Roussette de Savoie, n’a sans doute pas fini de livrer ses secrets – notamment à ceux qui, verre en main, auront la curiosité d’écouter la montagne parler dans le vin.